Sommaire :

1 - Généralités - Epidémiologie
2 - Physiopathologie
3 - Classification
4 - Signes cliniques
5 - Examens complémentaires
6 - Diagnostic différentiel
7 - Evolution
8 - Traitement


Points essentiels



1 - Généralités - Epidémiologie


Véritable atteinte auto-immune spécifique d’organe, l’ophtalmopathie dysthyroïdienne correspond aux atteintes ophtalmologiques rencontrées dans diverses maladies thyroïdiennes.
L’ophtalmopathie se voit principalement dans la maladie de Basedow dans 85 à 90% des cas mais peut parfois être liée à d’autres atteintes thyroïdiennes : thyroïdite lymphocytaire de type Hashimoto, ou anomalies auto-immunes biologiques sans maladie thyroïdienne apparente. La fréquence des atteintes oculaires dans le cadre des maladies thyroïdiennes est diversement appréciée selon les auteurs. On admet que deux tiers des patients présentant une maladie de Basedow ont des signes oculaires. Selon les auteurs, l’ophtalmopathie serait retrouvée dans 30 à 62% des maladies thyroïdiennes auto-immunes et serait unilatérale dans un cas sur quatre.
Tout comme l’hyperthyroïdie l’ophtalmopathie est retrouvée de façon prédominante chez les sujets de sexe féminin : 16 pour 100 000 habitants par an chez la femme contre 2,9 chez l’homme. L’âge de survenue est en moyenne de 43 ans avec deux pics de fréquence entre 40 et 50 ans et 60 et 70 ans.

L’ophtalmopathie peut soit :
- survenir en même temps que l’hyperthyroïdie ou au décours de celle-ci,
- parfois, précéder la survenue de l’hyperthyroïdie de quelques mois ou années.

 

2 - Physiopathologie

L’ophtalmopathie correspond à la survenue au niveau des tissus orbitaires d’un œdème touchant à la fois composante musculaire et la composante adipeuse de l’orbite. Il existerait une infiltration lympho-monocytaire, principalement par des lymphocytes T activés, des lymphocytes B, des macrophages, des mastocytes. A cet œdème musculaire fait suite une contracture des muscles extra-oculaires responsable d’une réduction de la mobilité. L’augmentation de volume tissulaire à la fois graisseux et musculaire est responsable d’une exophtalmie qui elle-même entraîne une gêne au retour veineux aggravant l’œdème. Dans les formes graves, le nerf optique peut être comprimé avec altération fonctionnelle parfois définitive.

L’ophtalmopathie relève d’un mécanisme auto-immun dont l’antigène n’est pas encore déterminé de façon certaine. Des anticorps dirigés contre les muscles extra-oculaires ont été décelés chez certains patients. Il est probable qu’un auto-antigène commun au parenchyme thyroïdien et au tissu orbitaire est en cause. Les fibroblastes orbitaires jouent un rôle également important dans la survenue de l’ophtalmopathie dysthyroïdienne. Certains facteurs favorisants auraient un rôle comme des facteurs génétiques (présence d’un HLA DR 3), le tabac, l’âge et les passages en phase d’hypothyroïdie, notamment après traitement par iode radio-actif.

 

3 - Classification

Diverses classifications ont été utilisées pour rendre compte de la diversité symptomatologique de l’ophtalmopathie dysthyroïdienne. En effet tous les tissus oculaires ou presque peuvent être touchés. La classification la plus utilisée est la classification NOSPECS qui tient compte des différentes atteintes oculaires et orbitaires. Chaque lettre correspond à un type d’atteinte, côté 0 ou a, b, c suivant l’importance.

 

4 - Signes cliniques

Ce qui caractérise l’ophtalmopathie dysthyroïdienne est souvent la variabilité des signes, variabilité des associations de symptôme et variabilité dans le temps, certains symptômes existant le matin, disparaissant le soir ou inversement.

En suivant la classification NOSPECS on peut rencontrer les différents signes cliniques suivants :
- Les signes palpébraux ou syndrome palpébro-rétractile, extrêmement fréquents et liés directement à la thyrotoxicose ; ils comprennent principalement la rétraction de paupière, la paupière supérieure étant remontée de quelques millimètres, laissant une bande de sclère blanche visible au dessus de la cornée. Cette rétraction peut être uni ou bilatérale, symétrique ou non.
Une rétraction identique de la paupière inférieure découvrant la sclère sous la cornée est également possible. Il s’y associe une asynergie oculo-palpébrale lors du regard vers le bas : la paupière supérieure suit mal et avec retard le mouvement du globe vers le bas ; une rareté du clignement, un léger tremblement lors de l’occlusion palpébrale sont également fréquents.

- L’atteinte des tissus mous (stade S de la classification NOSPECS)
Relativement fréquente elle est liée aux phénomènes inflammatoires et associe un œdème et une rougeur des paupières et de la conjonctive. Plus particulièrement évocateurs sont une hyperhémie conjonctivale avec vasodilatation en regard des muscles droits horizontaux, un chémosis de type inflammatoire inférieur, des poches palpébrales marquées, une kératoconjonctivite limbique supérieure.

- L’exophtalmie (Stade P de la classification NOSPECS)
C’est un signe classique retrouvé dans bon nombre d’ophtalmopathies dysthyroïdiennes. Cette exophtalmie est le plus souvent bilatérale, parfois asymétrique. Classiquement elle est axile, non pulsatile et réductible. Elle sera mesurée au mieux par l’exophtalmométrie à l’appareil de Hertel qui donne des chiffres supérieurs à 20 mm en cas d’exophtalmie. Elle pourra être confirmée par la tomodensitométrie.

- Les troubles oculo-moteurs (stade E de la classification NOSPECS)
Véritable myopathie liée aux phénomènes oedèmateux musculaires puis à la fibrose musculaire, elle se manifeste le plus souvent par la survenue d’une diplopie verticale ou oblique, variable. Les muscles les plus atteints sont par ordre de fréquence le muscle droit inférieur puis le muscle droit médial. L’examen de l’oculo-motricité (voir chapitre «diplopie») objectivera les limitations oculo-motrices.

- Les atteintes cornéennes
(classe C de la classification NOSPECS)
Ces atteintes cornéennes sont de gravité variable allant d’une simple kératite ponctuée superficielle souvent majorée par la diminution du film lacrymal à des ulcères cornéens. Dans les formes gravissimes d’ophtalmopathie, on peut voir des perforations de cornée.

- La neuropathie optique
(classe S de la classification NOSPECS)
Rare, elle est extrêmement grave et se traduit par une baisse d’acuité visuelle uni ou bilatérale. Cette baisse d’acuité visuelle s’associe à un déficit du champ visuel (à type de scotome central ou paracentral ou altitudinal) . Il s’agit d’une véritable neuropathie par compression du nerf optique au niveau de l’apex orbitaire. Il s’agit soit d’une compression directe du nerf, soit d’une compression de sa vascularisation responsable d’une neuropathie optique ischémique.
L’évolution de cette neuropathie peut amener à la cécité et nécessite une thérapeutique rapide.
Il faut ajouter à ces signes cliniques l’hypertonie oculaire qui n’est pas considérée dans la classification NOSPECS ; cette hypertonie oculaire se manifeste par une augmentation de la tension oculaire dans le regard vers le haut, excellent signe d’ophtalmopathie dysthyroïdienne, mais également par des véritables tableaux de type glaucome chronique à angle ouvert de traitement difficile.

 

5 - Examens complémentaires

Les examens complémentaires concernent le diagnostic de la dysthyroïdie et la confirmation de l’ophtalmopathie.

1 – La confirmation de l’hyperthyroïdie se fait par la recherche des signes cliniques et biologiques d’hyperthyroïdie.

2 – La confirmation de l’ophtalmopathie se fera surtout grâce à l’imagerie : C’est surtout la tomodensitométrie voire la résonance magnétique nucléaire qui vont montrer d’une part la présence d’une exophtalmie confirmée par la mesure de l’index oculoorbitaire et les signes cliniques de l’ophtalmopathie.

Pour mesurer «l’indice oculo-orbitaire», on trace la ligne bicanthale externe reliant les deux canthus externes. Cette ligne coupe normalement le globe oculaire à l’union de ses deux tiers antérieurs et de son tiers postérieur (indice inférieur ou égal à 70). L’exophtalmie est confirmée si cet indice oculo-orbitaire est supérieur à 70. Dans beaucoup d’ophtalmopathies dysthyroïdiennes cet indice est supérieur à 100 , c’est à dire que la totalité du globe est en avant du plan bicanthal externe.

La tomodensitométrie ou la résonance magnétique nucléaire vont également confirmer les signes d’ophtalmopathie : épaississement des muscles oculo-moteurs au début du stade oedémateux puis muscles devenant filiformes, rétractés ; augmentation du compartiment graisseux orbitaire. Cette imagerie va également éliminer tout processus expansif tumoral intra-orbitaire.

Actuellement la scintigraphie à l’Ocréotide permet d’évaluer également l’activité de l’ophtalmopathie.

 

6 - Diagnostic différentiel

Il se pose peu en pratique ; il faut penser à une ophtalmopathie thyroïdienne devant toute exophtalmie même unilatérale ; le diagnostic, même en l’absence de signes cliniques évocateurs, est aisément confirmé par les examens biologiques et l’imagerie.
Les principales autres causes d’exophtalmie sont :

a) les causes inflammatoires


• cellulite orbitaire : d’origine infectieuse, elle réalise un tableau d’exophtalmie unilatérale associée à d’importants signes inflammatoires locaux (œdème palpébral +++) et généraux (fièvre, syndrome biologique) ; elle est le plus souvent secondaire à une sinusite suppurée, notamment à une ethmoïdite aiguë de l’enfant. Son évolution est en règle favorable sous antibiothérapie par voie générale.
• pseudo-tumeur inflammatoire : il s’agit d’un tableau d’exophtalmie de l’adulte ainsi dénommée car elle peut simuler une exophtalmie tumorale aussi bien par ses caractères cliniques (notamment palpation d’une masse tumorale) que par les images tomodensitométriques qui peuvent en imposer pour une tumeur intraorbitaire ou pour un lymphome orbitaire.
La corticothérapie doit amener à la disparition de l'exophtalmie sans récidive ; dans le cas contraire doit être envisager une biopsie chirurgicale.

b) les causes vasculaires

fistule carotido-caverneuse : d’origine traumatique, elle réalise un tableau clinique particulier classiquement décrit sous le terme d’«exophtalmos pulsatile» :
- exophtalmie d’apparition toujours retardée par rapport au traumatisme,
- pulsatile,
- accompagnée d’un souffle perçu par le malade et retrouvé à l’auscultation de l’orbite et du crâne,
- associée une vasodilatation conjonctivale “en tête de méduse”,
- et à une dilatation veineuse rétinienne à l’examen du fond d’œil.

La confirmation du diagnostic repose sur l’artériographie carotidienne.

shunt dural spontané : observé préférentiellement chez la femme de la cinquantaine, hypertendue artérielle, elle réalise un tableau clinique analogue à la fistule carotido-caverneuse, mais moins prononcé ; le scanner crânien met en évidence un élargissement du sinus caverneux ; le diagnostic est confirmé par l'artériographie carotidienne ; le traitement repose sur l'embolisation sélective.

varices des veines orbitaires :
- exophtalmie intermittente, n’apparaissant souvent que dans certaines positions (tête penchée en avant) ou lors d’un effort,
- dont le diagnostic est confirmé par la phlébographie orbitaire.

angiomes orbitaires :
- chez l’adulte : le plus souvent angiome caverneux,
- chez le nourisson : le plus souvent angiome capillaire qui peut être spontanément régressif.

c) les exophtalmies tumorales

De très nombreuses tumeurs primitives, secondaires ou de voisinage peuvent être à l’origine d’une exophtalmie ; parfois orienté par la clinique ou les examens radiologiques, le diagnostic repose le plus souvent sur la biopsie chirurgicale.

tumeurs primitives de l’orbite :
- tumeurs de la glande lacrymale : elles sont évoquées devant une exophtalmie latéralisée avec déviation du globe en bas et en dedans et présence d’une masse tumorale palpable dans l’angle supéro-externe de l’orbite ; il s’agit de tumeurs mixtes et de cylindromes.
- tumeurs nerveuses : il s’agit principalement de gliomes du nerf optique ou de méningiomes de la gaine du nerf optique ou des parois orbitaires (notamment méningiome de la petite aile du sphénoïde).
- kyste dermoïde : il est en fait rarement intraorbitaire, siégeant par contre avec prédilection au niveau de la queue du sourcil.
- rhabdomyosarcome de l’enfant.
- leucémies aiguës.
- lymphomes orbitaires (diagnostic différentiel : tumeur pseudo-inflammatoire).

tumeurs de voisinage propagées à l’orbite :
- mucocèles orbitaires : formations kystiques développées aux dépens de la muqueuse d’un sinus,
- propagation à l’orbite d’une tumeur maligne d’origine sinusienne ou du cavum.

métastases orbitaires

 

7 - Evolution

L’ophtalmopathie dysthyroïdienne est marquée par des phases évolutives successives. On peut schématiquement séparer des formes bénignes qui resteront bénignes associant un syndrome palpébro-rétractile et une exophtalmie modérée, à des formes graves qui vont évoluer vers des troubles oculo-moteurs voire des neuropathies sévères. Ces formes graves nécessiteront une prise en charge rapide.
Les formes séquellaires de l’ophtalmopathie comportent souvent une atteinte oculo-motrice fixe associée à une exophtalmie modérée.

 

8 - Traitement

1 – Traitement médical :

a) Traitement de la dysthyroïdie : il s’agit du traitement de la maladie de Basedow en elle-même, pris en charge par l’endocrinologue ou le médecin traitant.

b) Traitement médical de l’ophtalmopathie : il consiste à améliorer l’état oculaire des patients par des collyres visant à améliorer l’état cornéen, la lubrification cornéenne, à faire baisser la tension oculaire si celle-ci est élevée, à améliorer l’état oculo-moteur par une rééducation orthoptique ou l’utilisation de prismes.
Dans les formes sévères d’ophtalmopathie des traitements médicaux peuvent être utilisés ; ils reposent principalement sur la corticothérapie à forte dose, 1 à 1,5mg /Kg de poids, le plus souvent en bolus intraveineux. On peut y associer des immuno-suppresseurs, la plasmaphérèse .

2 – Radiothérapie :

En cas d’ophtalmopathie sévère ou de neuropathie optique, certaines équipes utilisent une radiothérapie orbitaire à raison de 10 séances de deux grays répartis sur deux semaines : irradiation rétro-bulbaire en évitant soigneusement d’irradier le cristallin et la rétine en avant, l’hypophyse en arrière. Cette radiothérapie a surtout des effets sur les formes oedémateuses de l’ophtalmopathie.

3 – Traitement chirurgical :

Si la tarsorraphie, c’est à dire la fermeture des paupières en cas d’exophtalmie très importante est devenue exceptionnelle, la chirurgie réalisée en cas d’ophtalmopathie est de 3 types :

- la décompression orbitaire qui consiste à adapter le contenu orbitaire au contenant, peut être réalisée soit par décompression osseuse en fracturant deux ou trois parois orbitaires, soit par décompression graisseuse en retirant de la graisse intra-orbitaire soit par une association de ces deux types de décompression.

- la chirurgie des muscles oculo-moteurs s’adresse aux troubles oculo-moteurs fixes stabilisés et non corrigés par d’autres moyens, en particulier des prismes. C’est une chirurgie proche de la chirurgie du strabisme qui s’adresse à des muscles souvent fibrosés et dont les résultats sont plus aléatoires que la chirurgie du strabisme.

- La chirurgie palpébrale : elle permet de remettre la paupière supérieure ou inférieure à une position plus proche de la normale.

Ces différentes chirurgies peuvent être associées et combinées. Elles seront alors réalisées dans un ordre très précis : la chirurgie de décompression tout d’abord puis la chirurgie oculomotrice enfin la chirurgie palpébrale.

Points essentiels

¤ L’ophtalmopathie dysthyroïdienne recouvre différentes atteintes cliniques. Si l’exophtalmie en est la manifestation la plus classique, d’autres signes sont fréquents comme les troubles oculo-moteurs et les signes inflammatoires.

¤ L’examen de l’ophtalmopathie devra prendre en considération tous les signes possibles et sera donc un examen ophtalmologique systématique qui recherchera les différentes atteintes citées afin de permettre une classification de cette ophtalmopathie. Des complications graves en particulier la neuropathie optique peuvent émailler l’évolution et nécessitent un suivi régulier, notamment du champ visuel, de l’exophtalmométrie, et de l’oculo-motricité.

¤ Le traitement des ophtalmopathies dysthyroïdiennes est d’abord un traitement médical visant à stabiliser l’hyperthyroïdie et améliorer l’état oculaire des patients.

¤ Dans les formes sévères d’ophtalmopathie associant des signes oedémateux importants, une exophtalmie importante, des troubles oculo-moteurs sévères des traitements médicaux par voie générale principalement une corticothérapie ou d’autres traitements : radiothérapie ou chirurgie peuvent être utilisés.